L'énergie éolienne prend une
rafale contraire
swissinfo 13 mai 2005 08:24
reportage audio: (MP3)
Au Mont-Crosin, le principal parc éolien en activité
sur territoire confédéral. (Keystone Archive)
Adversaires et promoteurs sont suspendus aux lèvres du Tribunal fédéral,
qui devrait dire après lété si le principal parc
éolien suisse peut sortir de terre.
La cour suprême se prononcera
sur la décision dun tribunal neuchâtelois
fondamentalement défavorable à lénergie éolienne
en Suisse.
Considérée comme étant à lavant-garde
il y a quelques années, la Suisse risque dêtre dépassée
par de nombreux pays européens en matière de recherche et de développement
des énergies renouvelables.Dernier coup dur en date: la votation du 18
mai dernier. Le peuple suisse a en effet décider de conserver lénergie
nucléaire au cours des prochaines décennies.
La Suisse à contre-courant
Ce verdict populaire a en outre facilité la décision du gouvernement
de sacrifier les subventions accordées à SuisseEnergie (55 millions
de francs par année) sur lautel des coupes budgétaires.Ce
programme fédéral de recherche et de promotion des énergies
renouvelables pourrait donc devenir lune des principales victimes du vaste
plan dassainissement des caisses de la Confédération soumis
au Parlement. Dautres moyens de financement, comme une taxe sur lénergie,
ne semblent pas très réalistes. En effet, la priorité des
politiciens est actuellement de faire face à la crise économique
et non pas de lever de nouvelles taxes.
Du coup, la Suisse semble aller à contre-courant. En effet, plusieurs
pays européens ont décidé de miser sur les énergies
renouvelables, non seulement pour protéger lenvironnement, mais
aussi pour tirer profit dun marché en pleine croissance.
Les parcs déoliennes défigurent le paysage.
Bernard Chappuis, opposant de lénergie éolienne
Oppositions populaires
Par rapport aux autres énergies renouvelables, lénergie
éolienne souffre dun handicap supplémentaire. Elle doit
faire face à de fortes oppositions de la part de la population.
Cest ainsi une véritable pluie de recours qui sest abattue
sur le projet de parc déoliennes de Crêt-Meuron (canton de
Neuchâtel) qui devrait comprendre sept installations à hélices.
Chose surprenante à première vue, la Fondation pour la protection
du paysage ainsi que dautres milieux écologistes font partie de
ces opposants. Pourtant, la chaîne du Jura est lendroit le plus
adapté de Suisse pour produire de lénergie éolienne.
«Les parcs déoliennes défigurent le paysage sans résoudre
en rien les problèmes énergétiques, affirme lingénieur
Bernard Chappuis, chef de file dune association dopposants. ..........
L a décision de ce tribunal pourrait sceller le destin dune dizaine
de parcs déoliennes prévus dans le Jura et les Préalpes.
En matière dénergie éolienne, la Suisse avait annoncé
lautomne dernier vouloir se donner les moyens de reprendre un peu du terrain
perdu sur des pays comme le Danemark, lAllemagne ou lEspagne, pour
ne parler que de lEurope. Mais le vent souffle à lenvers.Dans
trois mois ou plus, le Tribunal fédéral prendra position face
à un projet de parc éolien ficelé «à la Suisse»,
peaufiné dans ses moindres détails, soumis à un complexe
processus de mise en forme.
La cour suprême se retrouve confrontée surtout à la décision
dune instance judiciaire de niveau inférieur qui, dans son jugement,
a disqualifié lénergie éolienne en Suisse. Pour autant
quelle sestime compétente à juger, sa décision
aura donc valeur détalon pour lavenir de cette énergie
sur territoire confédéral.Le projet en question doit voir le jour
sur le site jurassien du Crêt-Meuron, dans le canton de Neuchâtel.
Il est porté et financé (26 millions de francs) par un développeur
privé britannique actif internationalement, soutenu par la plupart des
organisations de protection de lenvironnement, appuyé par la Confédération,
les communes et le canton, qui mène les procédures idoines.
Au final, les sept éoliennes prévues (mât de 60 m, pales
de 32 m) devraient fournir léquivalent de la consommation délectricité
de 4000 à 5000 ménages. Mais dentrée de jeu, les
opposants se sont élevés contre le plan daffectation, avant
dêtre déboutés par les juristes du canton.
Ces riverains, doublés de la Fondation suisse pour la protection et laménagement
du paysage (FP) et de Patrimoine suisse, sont revenus à la charge, pour
obtenir gain de cause devant le tribunal administratif cantonal, après
deux ans de suspens. Cétait le 31 mars dernier.
Pesée dintérêt
En résumé, linstance judiciaire neuchâteloise a estimé
la blessure infligée à lenvironnement des crêtes du
Jura par les éoliennes plus importante que leur intérêt
énergétique «actuellement extrêmement faible, sinon
quasi insignifiant, et (qui) le restera sans doute».
Les promoteurs dEole ont fait front. Et déposé un recours
au Tribunal fédéral, dont le jugement est donc attendu. Trois
recours même, signés respectivement par le canton de Neuchâtel,
Suisse Eole (lassociation de promotion de lénergie éolienne
soutenue par Berne) et ? fait extrêmement rare ? lOffice fédéral
de lEnergie.
Sappuyant sur les constitutions fédérale et cantonale, «acceptées
en votations populaires» et requérant le développement des
énergies renouvelables, les recourants qualifient le jugement neuchâtelois
d«incompréhensible»
Pour eux, ce tribunal sest mêlé de politique énergétique,
qui ne le regarde pas. «Le Tribunal administratif (...) sest substitué
à la volonté politique fédérale et cantonale de
développement des énergies durables», écrit le canton
de Neuchâtel.
Pour ses promoteurs pourtant, pas de doute: bien utilisées, lénergie
éolienne à toute sa place en Suisse. Ils partent de lidée
que les petits ruisseaux font de grandes rivières et les petites sources
dénergie renouvelables les grands succédanés des
productions polluantes.
Le tout serait même frappé au coin du bon sens économique.
«Le coût de production du KWh éolien se situe entre 15 et
20 centimes. Cest très intéressant, très proche des
prix sur le marché compétitif des énergies non-renouvelables
et nettement moins cher que le photovoltaïque», plaide Martin Kernen,
responsable du centre dinformation Suisse Eole.
Teintés doptimisme
A partir du cas neuchâtelois, les opposants ont dès le départ
choisi de généraliser la question au pays tout entier. Ils assurent
mordicus que les conditions de vents et sa topographie disqualifient la Suisse
en matière éolienne.
Le solaire, la géothermie ou les énergies tirées de la
biomasse ont, par contre, toute leur place en Suisse, estime Richard Patthey,
de la FP. Les opposants se prévalent dune étude très
sérieuse du dossier éolien pour conclure: «Ses promoteurs
tirent des plans sur la comète. A chaque fois, ce sont des chiffres extrapolés,
teintés doptimisme, voire deuphorie.»
Aux yeux de Richard Patthey et de ses coreligionnaires, les objectifs fédéraux
en matière éolienne, cest du «bidon» inventé
par Suisse Eole. «Ce nest pas de la politique fédérale,
mais le résultat dun lobbying efficace.» Un lobbying dont
bénéficieraient les multinationales du secteur, les bureaux dingénieurs
en charge des études dimpact, les producteurs délectricité
alléchés par un nouveau marché de niche.
Face au «préjugé favorable du peuple», Richard Patthey
estime quun débat politique sur la question éolienne est
indispensable. Martin Kernen nest pas contre. Il craint toutefois les
arguments «très tranchés» des opposants, estimant
plus facile «dasséner des contre vérités que
dexpliquer et de construire un projet».
En attendant, les opposants à léolien envisagent la décision
du Tribunal fédéral avec confiance. «Nos conclusions sont
celles du tribunal administratif neuchâtelois, et il ny a aucune
raison que le TF arrive à un autre résultat», indique Richard
Patthey.
Lois plus explicites
«Notre but est de susciter la prise de conscience, poursuit Richard Patthey.
Si le tribunal tranche contre nous, la première éventualité
est que nous acceptions cette décision. Indépendamment de celle-ci,
nous continuerons à publier et à expliquer pourquoi nous pensons
comme nous le faisons.»
Plus prudent, Martin Kernen compte «quavec le recours de loffice
fédéral de lénergie notamment, les juges se pencheront
très sérieusement sur le dossier.»
Une décision négative du TF ne mettrait pas un terme à
léolien en Suisse, estime toutefois le responsable à Suisse
Eole. Mais «il faudrait alors revenir avec dautres appuis juridiques
pour cette énergie, des lois plus explicites.»
Martin Kernen estime aussi quavec les «centaines de milliers de
francs» déjà investis dans le projet, le parc éolien
du Crêt-Meuron survivrait à un verdict négatif du TF. Il
serait vraisemblablement relancé sous une autre forme.
«Comme tous les spécialistes éoliens, les développeurs
(britanniques) du projet ont lhabitude de rencontrer des difficultés,
assure le Neuchâtelois. Ils ne sont pas du tout catastrophés par
la tournure des événements.»
swissinfo, Pierre-François Besson
_____________________________________________________